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La cérémonie intérieure

Comment une femme prisonnière de ses deuils a retrouvé, en une séance, le droit de conduire sa propre vie …au sens propre comme au figuré.

Elle ne conduisait plus vraiment sa vie. Un geste anodin avait fini par tout trahir : ses yeux revenaient sans cesse vers le rétroviseur, incapables de rester fixés sur la route devant elle.

Ce comportement compulsif, source d’angoisse et de danger réel, n’était pas un trouble de la conduite. C’était la métaphore vivante d’une femme habitée par les deuils de ses proches : amis et personnes de sa famille disparus trop tôt.

Ces personnes décédées avaient colonisé son présent au point d’en éteindre la joie, l’énergie, et toute envie d’avenir.

Ce jour-là, la séance s’est déroulée en deux temps distincts et profondément complémentaires : d’abord un travail de coaching pour éclairer ce qui se jouait consciemment afin de révéler et d’accueillir les émotions refoulées et ses besoins non comblés, puis un voyage hypnotique pour permettre à l’inconscient de faire ce que la raison seule ne peut accomplir.

Premier temps : le travail de conscience

Avant tout travail hypnotique, il a d’abord fallu créer les conditions d’une vraie clarté intérieure et d’ une alliance en confiance. Ensemble, nous avons exploré son objectif avec précision : elle souhaitait pouvoir conduire sereinement sur voie rapide, ressentir la confiance et l’assurance lorsqu’ elle conduisait, se sentir capable « d’aller  de l’avant » un objectif concret, formulé clairement, mesurable et réaliste.

Mais pour y accéder, il fallait d’abord traverser ce qui s’y opposait. Nous avons exploré les avantages et les inconvénients à rester tournée vers le passé et ce que cela coûtait vraiment de s’en arracher pour être pleinement présente à soi-même. Puis elle a pu déposer, une à une, les personnes disparues qui habitaient son âme. Les nommer. Les pleurer. Ressentir les émotions enfouies sans les fuir… pour pouvoir, enfin, les accepter et s’ autoriser à survivre à leur départ.

  • L’objectif défini : conduire sereinement sur voie rapide, ressentir la confiance au volant et se sentir en compétences.  Cela fut formulé clairement : ancré dans le quotidien.
  • Les avantages et les inconvénients : explorer honnêtement ce que le passé protégeait, et ce qu’il empêchait. Prendre conscience du coût réel de l’immobilisme.
  • La nécrologie de l’âme : déposer les disparus, traverser les émotions du deuil plutôt que les porter en silence, les accepter pour les laisser trouver leur juste place.
  • Les besoins et désirs profonds : s’accorder un week-end de deux jours pour soi, renouer avec des amis, recréer du lien. Nommer ce dont elle avait besoin pour exister sereinement à nouveau.

Avant de construire un avenir, il a fallu qu’elle puisse déposer le poids de ce qu’elle portait.

Deuxième temps : la cérémonie intérieure

Le terrain était préparé. Les émotions avaient été traversées, l’objectif était posé, les besoins nommés. C’est alors que l’hypnose a pu débuter, non pas pour contourner ce qui avait été dit, mais pour porter ce travail conscient à une profondeur que les mots ne pouvaient plus atteindre, et surtout pour libérer les attaches avec honneur.

En état hypnotique, je lui ai proposé de vivre une grande cérémonie. Un espace intérieur, vaste et bienveillant, où tous ceux qu’elle avait aimés et perdus se retrouvaient rassemblés autour d’elle (non pour la retenir) mais pour elle, uniquement pour elle. Et ils s’avançaient un par un pour lui offrir un cadeau spécial à ses yeux.

Ce que le thérapeute ne sait pas et n’a pas à savoir..

Ces cadeaux étaient des permissions dont elle avait besoin pour avancer. Lesquelles, exactement ? Je ne l’ai pas su. Je n’avais pas à le savoir. En hypnose ericksonienne, le thérapeute crée le cadre : c’est l’inconscient du patient qui choisit son propre contenu, dans son propre langage intérieur. Et ces permissions reçues de l’intérieur portent une autorité qu’aucun mot extérieur ne peut égaler. Cela offre de nouvelles autorisations à vivre à sa façon pour transformer sa vie de manière autonome et créative: sans dépendre d’un tiers pour lui dire comment.

Deux semaines plus tard

Elle est revenue en séance deux semaines après. Et dès les premiers mots, quelque chose avait changé radicalement, visiblement, dans tout son être.

La transformation observée

Elle ne parlait plus du passé.

Pour la première fois depuis des années, chaque phrase portait un projet, une intention, une direction : sa future maison à construire, des envies concrètes, un présent enfin habitable. L’angoisse avait disparu et elle le disait elle-même, sans hésitation. À sa place : une force de vie profonde, et quelque chose de plus vif encore, une exaltation douce, une énergie joyeuse qui parcourait son corps et sa voix.

Ce retour illustre l’une des réalités les plus fascinantes du travail hypnotique : le changement ne se produit pas toujours sur le divan. Il se produit après, dans la vie, quand l’inconscient continue seul ce que la séance a initié. La cérémonie avait planté quelque chose. Pendant deux semaines, en silence, cela avait germé.

Elle n’était plus focalisée sur ce qui avait été. Elle construisait ce qui allait venir.

C’est peut-être cela, au fond, la mesure d’un travail réussi : non pas ce qui se passe dans le cabinet, mais ce qui continue de se transformer dehors, librement, dans la vie ordinaire de quelqu’un qui a retrouvé le droit d’en être l’auteur.


Cet article s’inscrit dans une série de réflexions cliniques autour de la pratique de l’hypnose Ericksonienne et du coaching. Les éléments d’identification ont été modifiés afin de préserver l’anonymat. La démarche décrite ici illustre l’articulation entre travail conscient et transformation inconsciente: ces deux mouvements qui, ensemble, permettent un changement durable et profondément autonome.

Anouchka Mignon

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